Le documentaire radio Le génocide des Tutsi au Tribunal a été diffusé par RFI et la RTBF.
Que reste-t-il du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, quelques années après sa fermeture? Que signifie rendre justice après un génocide ? Le documentaire dévoile les grandes questions qui ont traversé et continuent à traversent l’exercice de la justice internationale. Il met aussi en lumière les attentes de la nouvelle génération envers cette justice.
Ce podcast a été réalisé par Ornella Rovetta, Marie Fierens et Jean-Marc Vierset à l’occasion de la 25e commémoration du génocide des Tutsi. Il a été diffusé en deux parties par l’émission Transversales sur la RTBF et un volet par RFI dans La marche du monde en avril 2019. Découvrez aussi le trailer du documentaire radio en images.
Cinq ans plus tard, l’entretien que nous avons réalisé avec Gasana Ndoba, militant des droits humains investi dans le combat pour la justice vient d’être publié dans l’ouvrage collectif Le Choc. Rwanda 1994: le génocide des Tutsi (Gallimard, 2024).
Il faut imaginer, en lisant ce texte, ce que les mots ne disent pas du lieu d’où Gasana Ndoba (nous) parle : c’est une fin de journée de février 2019, à Kigali, dans un jardin de Kicukiro, quartier calme de la capitale rwandaise. Là, nous conversons avec lui. Sa voix est posée, son récit précis. Le chant strident et assourdissant de la nature à la tombée de la nuit ne nous distrait pas. Nous sommes concentrées. « Notre témoin » entrecroise pudiquement le récit de sa propre histoire et de son combat de militant des droits humains, avec ses réflexions sur l’importance et la portée de la justice. Car derrière la justice internationale, il y a des hommes et des femmes.

Gasana Ndoba nous aide à penser la justice ; à en voir et ressentir les errements, aussi. Il nous dit pourquoi il est important de la repenser sans relâche. Sans colère, il s’autorise à critiquer certains jugements, parce qu’ils ne sont pas justes, bien que justifiés par des arguments recevables sur le plan de la procédure ou du point de vue juridique. Cette justice, après des crimes d’une telle ampleur dont il n’a cessé d’avertir en amont – on le lit bien dans ces lignes –, demeure nécessaire, bien qu’imparfaite. Gasana Ndoba nous raconte, grâce à sa mémoire presque sans faille, ce que fut la renaissance de la justice internationale au milieu des années 1990, un demi-siècle après Nuremberg et dans le sillage du dernier génocide du XXe siècle. « Il y a des archives, et ce n’est pas rien », conclut-il à propos de l’immense héritage documentaire que laissent les procès internationaux et nationaux. Et là où nous n’avons de cesse, même trente ans plus tard, de nous indigner de l’inaction de la communauté internationale à l’époque, il nous rappelle qu’il n’y a pas d’alternative. Alors il fallait continuer à collecter les preuves et à interpeller. C’est ce qu’il a fait, avec d’autres. C’est aussi leur histoire que raconte ce texte.
Recensions : Télérama et Mediapart. Discuté également dans La grande libraire.
25 ans de justice
En avril 2019, au moment de la diffusion du documentaire, le monde entier commémorait, pour la 25e fois, le génocide des Tutsi au Rwanda. C’est dans ce contexte que nous avons voulu rendre compte, au « grand public », des enjeux spécifiques, relatifs à la justice internationale, souvent mis en exergue par des chercheurs et discutés au sein des universités, mais rarement « vulgarisés ».
Nous avons recueilli les voix d’acteurs et de témoins de cet épisode fondateur dans l’histoire de la justice internationale contemporaine. Nous nous sommes rendues à Arusha pour interroger les archivistes chargés de cet héritage. Des chercheurs français, belges et rwandais ont partagé avec nous leurs analyses. Enfin, nous avons interrogé l’impact de ces procès sur la mémoire des faits à travers des entretiens avec des journalistes, des membres d’associations et des étudiants au Rwanda.
Pourquoi en parler?
Dans un contexte actuel où la capacité de la justice internationale à prévenir les crimes internationaux est mise en doute, où la lenteur des procédures internationales est critiquée et où, certes de manière exceptionnelle, certains États (e.g. le Burundi) se désengagent du statut de la Cour Pénale Internationale (CPI), ce documentaire a l’ambition de contribuer au débat sur la lutte contre l’impunité, en portant à la connaissance du « grand public » les mécanismes de création des juridictions internationales. Depuis la création du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) en 1993 et du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) en 1994, d’autres tribunaux spéciaux à caractère international ont vu le jour, comme en Sierra Leone ou au Cambodge. Mais la mise en place de ce type de cour demeure exceptionnelle. Le TPIR, avec le Tribunal pour l’ex-Yougoslavie, sont les premières cours pénales internationales instaurées depuis Nuremberg en 1945. Le TPIR est aussi la première juridiction à juger un homme sur la base de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée un demi-siècle plus tôt, en 1948. La reconnaissance, par le TPIR, qu’un génocide a été perpétré au Rwanda, a été l’acquis fondamental de cette juridiction.
Il fallait sortir du chaos, redire un peu le droit et puis tracer un chemin
Marcel Kabanda, historien

Première partie
La première partie place l’auditeur dans le contexte de l’époque du génocide à travers des archives sonores qui rendent compte des jalons importants dans le processus de création du TPIR. Elle retrace la genèse et l’exécution du génocide, l’émergence d’un projet de justice, les débats sur l’architecture de la justice internationale et la création du TPIR. Les voix d’acteurs de l’époque – militants, journalistes, témoins ou encore diplomates – collectées vingt-cinq ans plus tard, en 2019, inscrivent les atermoiements de la communauté internationale dans des vécus personnels.
À l’été 1994, au sortir du génocide, il fallait « sortir du chaos, redire un peu le droit et puis tracer un chemin », comme l’explique Marcel Kabanda, historien et président de la plus grande association de rescapés en France, que nous avons rencontré à Paris dans le cadre du documentaire. Mais rien n’était moins évident à l’époque. L’ONU et la communauté internationale mettent du temps à reconnaître qu’un génocide est en cours. Ce sont ces hésitations ainsi que leurs conséquences, qui sont abordées dans cette première partie, par le prisme de la justice internationale.
Deuxième partie
La deuxième partie du documentaire se place dans une perspective contemporaine.
Vingt ans ont passé depuis les deux premiers jugements rendus dans les affaires Akayesu et Kambanda en septembre 1998. Ils ont inauguré un nouveau chapitre dans l’histoire de la justice internationale. Aujourd’hui, le TPIR a fermé ses portes. Mais les crimes commis au Rwanda au printemps 1994 sont imprescriptibles, ce qui signifie que le travail de justice continue.
Cette deuxième partie fait état du bilan du TPIR. Les témoignages que nous avons recueillis soulignent à quel point la justice demeure un projet du présent, et pas seulement une expérience passée.
En revenant sur l’héritage des cinquante-deux procès du TPIR, cette deuxième partie interroge les enjeux de connaissance et de mémoire qui ont accompagné ce travail de justice. Elle rend compte de la façon dont les différentes personnes interrogées considèrent, aujourd’hui, les apports et les manquements de cette justice internationale. Elle aborde également la question de l’impact des procès sur la mémoire des faits et des victimes. Aucune autre instance n’aurait pu faire le travail que le TPIR a accompli. Mais, aujourd’hui, de nombreux observateurs jugent le bilan trop modeste (un peu moins de 80 personnes ont été jugées) et encore trop éloigné et déconnecté du terrain rwandais. En effet, le TPIR a été installé à Arusha, en Tanzanie, à deux heures de vol de Kigali. Cet éloignement géographique pèse encore aujourd’hui sur la perception de ce tribunal.
De la recherche au langage radiophonique
Nous avons souhaité mettre la forme (documentaire radio) au service du fonds (les recherches que nous menons depuis des années). À la fois travail de mise en ondes d’une recherche existante et travail de recherche inédit, ce documentaire a été produit à destination du grand public, d’un public étudiant et scolaire. Il se fonde sur des recherches académiques menées depuis une dizaine d’années ainsi que sur l’exploitation inédite d’archives de procès, d’archives diplomatiques américaines et d’archives de l’ONU. Pour sa réalisation, de nombreuses archives sonores ont été mobilisées (Radio télévision Suisse, RTBF, INA) et une vingtaine d’entretiens inédits ont également été menés au Rwanda, à Arusha (en Tanzanie), en France et en Belgique.
Les codes du documentaire, voire de l’enquête, ont été adoptés pour la réalisation de ces épisodes radiophoniques. L’auditeur est donc guidé par des voix (témoignages) et des sons (chants, sons d’ambiance, archives sonores), en des lieux et des époques diverses, selon un fil rouge défini par les enjeux que nous souhaitons porter à la connaissance de l’auditeur. Sans qu’il en prenne conscience, « le récit » qui lui est conté, la narration qui lui est proposée, lui permet d’appréhender une histoire complexe et ardue, d’une manière abordable et fluide. Ainsi, les différents regards et les différentes interrogations portés par ces voix et ces sons offrent un aperçu de l’intrication des enjeux d’histoire, de mémoire et de justice et de l’importance de s’y attacher.
Ce documentaire a été réalisé grâce au soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, du FNRS et de l’ULB. Ce documentaire a reçu le prix Wernaers pour la vulgarisation scientifique décerné par le FNRS en 2019 et le prix de la diffusion scientifique décerné par l’ULB en 2023.

